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Samedi 7 octobre 2006

(un SS lâche ses chiens sur un juif)

"Les Bienveillantes" est un livre a priori assez extraordinaire. Cet enfoiré de Jonathan Littell, 39 ans et du lait au bout de son nez, pond donc un pavé de quelque 900 pages après 6 ans (ou 8?) de recherches sur la 2ème guerre mondiale en général, et les nazis en particulier. C'est l'histoire du génocide vu par un SS.

J'ai commencé, et je trouve ça brillant. Mais des questions, ça en m'en pose dès l'introduction ! En voici en vrac quelques unes :

* Sachant qu'on a coutume de dire qu'il y a eu 6 millions de juifs tués pendant la Shoah, qui est véritbalement capable de se représenter, qui a pris 5 vraies minutes de sa vie pour essayer de se représenter ce que ce nombre signifiait ? Qui a véritablement pris 5 minutes pour essayer d'imaginer ne serait-ce que 6 de ces proches gazés, là étendus devant lui ?

* Qui est responsable du gazage des juifs ? Sont-ce les policiers (parfois français) qui les ont arrêtés ? Le conducteur de train qui les a emmenés au camp de la mort ? Les SS qui les ont fait déshabiller ? La personne qui a ouvert l'arrivée du Ziklon B ? Ce qui veut aussi dire : est-ce que si l'un des anneaux de cette chaîne avait refusé d'exécuter les ordres, le processus n'aurait pas eu lieu ? Peut-on établir une hiérarchie dans les responsabilités du type : le conducteur de train c'est pas très grave, les SS qui les ont fait déshabiller c'est grave, ceux qui ont tourné le robinet c'est gravissime, ceux qui ont ramassé les corps n'avaient pas le choix, tout comme ceux qui les ont brûlés... Ces acteurs étaient-ils des fous violents habités par l'idéologie nazie ou des types ordinaires ?

* On a jugé les nazis après la guerre au tribunal de Nüremberg en créant a posteriori la notion de crime contre l'humanité. Est-ce normal vis-à-vis du principe juridique de non-rétroactivité ? On en a condamnés certains et acquittés d'autres qui étaient tout aussi coupables. La justice a-t-elle été juste ? (sans même parler de la peine de mort...)

* La loi sur "le rôle positif de la colonisation" a fait l'objet d'un débat houleux : la loi doit-elle dire l'histoire ? Y a-t-il une histoire officielle ? Et les historiens dans tout ça ? Mais alors, peut-on condamner un négationniste au nom d'une histoire officielle ? La justice doit-elle juger l'histoire ?

* des associations de noirs français réclament que la France demande pardon comme Chirac a demandé pardon au nom de l'Etat français pour le Vel' d'Hiv' et toute la suite. Jusqu'où un Etat peut-il remonter dans l'histoire pour demander pardon ? Est-ce que demander pardon, ça suffit ? Peut-on donner une valeur au préjudice subit pour les Africains déportés aux Amériques et aux Antilles ? Faut-il aussi faire en sorte que les Africains qui ont vendu des esclaves africains demandent pardon ?

* Qu'est-ce qu'on fait du devoir de mémoire ? Qui doit le porter ? L'Etat ? Le citoyen ? Des associations ? Les partis politiques ?

Je suppose que d'éminents penseurs ont pris du temps pour réfléchir à ces sujets, mais les réponses ne me sautent pas aux yeux...

Good night, and good luck !

par Boris Roman-Dubreucq publié dans : idées, livres, ciné, musique...
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Commentaires

Merci Boris pour cette recommandation... ayant lu pas mal de récits... Primo Lévi devrait être obligatoire en 1er... Je vais suivre ton conseil
commentaire n° : 1 posté par : Marc (site web) le: 07/10/2006 12:16:32
D'accord avec toi ! J'ai lu "Si c'est un homme" de Primo Lévi l'année dernière, après en avoir longtemps entendu parler. Vite, la mémoire avant que les derniers témoins disparaissent... Mon grand-père n'a jamais rien raconté, ou si peu... C'était sans doute pour lui une façon de tourner la page, de surmonter ça...
réponse de : Boris Roman-Dubreucq (site web) le: 07/10/2006 14:17:13

Hello Boris,


Un livre très interessant pourrait t'aider dans ta recherche : "Soumission à l'autorité" de Stanley Millgram. Il s'agit d'un récit d'expériences réalisées sans les années 60 aux états-unis, visant à comprendre le mécanisme d'obéissance et de soumission. L'auteur explique notamment en quoi le morcellement des responsabilités a contribué à ces atrocités. bisous...

commentaire n° : 2 posté par : TJ le: 08/10/2006 20:00:18

Hello TJ et merci pour la référence que je vais noter !

Il me semble effectivement avoir entendu parler de ces expériences durant laquelle un cobaye, sous l'autorité d'un soi disant médecin ou professeur, donne des décharges électriques à un faux cobaye jusqu'à des voltages qui seraient mortels s'ils étaient vrais... La psychologie aide beaucoup à comprendre ce qui s'est passé. La question de la responsabilité individuelle et collective reste néanmoins posée. Peut-on la relativiser au nom d'une séparation des tâches ? A l'inverse, peut-on dire que tous les acteurs de la solution finale sont tous coupables et tous entièrement coupables ? Et finalement, où commence la culpabilité ?

Relativiser la responsabilité, n'est-ce pas, par un effet miroir, relativiser le courage, l'héroïsme de ceux qui ont résisté aux nazis ? Je me coucherai ce soir sans avoir la réponse !

Good night, and good luck, TJ !

BRD

réponse de : Boris Roman-Dubreucq (site web) le: 08/10/2006 21:13:38
Sur la question du conducteur de train : il y a eu deux interviews (dont une d'Annette Wievorka) très intéressantes dans Charlie Hebdo il y a quelques semaines à l'occasion de l'affaire Lipietz. La SNCF a été attaquée par la famille d'Alain Lipietz et condamnée pour avoir participé au transport de membres de sa famille vers les camps.
Les deux interviewés, spécialistes de la déportation et/ou membres de familles de déportés, disaient que c'était inutile de s'en prendre à la SNCF pour ce qui a été commis à l'époque, avec des argumetns assez convaincants. Je n'ai hélas pas gardé les pages en question, mais ça doit pouroir se trouver assez facilement.
Je me souviens d'une remarque dans une de ces interviews qui disait (en substance) que s'indigner des conditions inhumainesdes transports vers les camps ne rend pas l'idée de ces transports plus acceptables s'ils avaient été effectués en Sleepings de première classe.
cherche "interview Charlie Hedo déportation" dans Google, tu trouveras trace de tout ça.
Vérif faite, c'était le 6 septembre.   
commentaire n° : 3 posté par : ant. le: 09/10/2006 14:08:08
Merci ! Je vais essayer de me procurer ce fameux article de Charlie. Le Nouvel Obs' d'il y a deux ou trois semaines a fait un dossier spécial sur les SS fort didactique. Il y a notamment un article de Lanzmann (honte à moi, je n'ai pas encore vu "Shoah" !) qui parle des "Bieveillantes". Je suis assez d'accord avec lui : c'est quand même d'un abord assez ardu !
réponse de : Boris Roman-Dubreucq (site web) le: 11/10/2006 23:08:45

Tiens c'est le sujet de mon mémoire : l'enseignement de l'extermination des juifs par les nazis (pas le terme "Shoah" ... car c'est déjà "subjectiver")  à l'école élémentaire ...


Pour la question de la non rétroactivité : le crime était au delà de ce qu'on pouvait concevoir (et encore bien au delà de ce qu'on imagine encore aujoud'hui) ... comment dès lors en prévoir la définition au préalable?  Il me semble que des séquences du film "Shoah" sont sortiesrécemment dans un DVD avec entretiens de Badinter (à regarder ... Badinter est un grand juriste ... ses interventions sont rarement inintéressantes).


Pour la question du "devoir de mémoire" : il y a un temps pour tout (un temps pour le devoir de mémoire et un temps pour l'analyse historique). A titre personnel, je crois que si le devoir de mémoire est essentiel (par respect pour les victimes et pour ne pas oublier), il n'a pas sa place à l'école (temps de l'analyse historique).


Pour la question du "plus jamais ça". La distinction entre le Bien et le Mal n'est une entrée valable ni pour aborder l'extermination des juifs par les nazis ni pour se prémunir contre un retour d'un génocide à venir (cf témoignage de Traudl Junge, l'une des secrétaires particulières d'Hitler, dans le film "La chute" d'Olivier Hirschbiegel). Lire aussi les propos d'Emma Shnur pour qui il n'y a pas de leçon à tirer de la connaissance de l'extermination des juifs ou, plus exactement, si leçon à tirer il y a, c'est celle qui met en évidence l'existence d'un homme capable du pire ...


Dur de résumer par écrit tout ça ... en essayant de répondre à tes interrogations sans trop en sortir ...


 

commentaire n° : 4 posté par : Polette le: 10/10/2006 22:36:31

Chère Polette,

Oui, shoah c'est subjectiver, on m'avais aussi dit que parler d'holocauste n'avait pas de sens, car dans l'Antiquité, l'holocauste supposait une faute commise ou quelque chose comme ça...

Merci pour ta contribution, j'essaierai de me procurer les auteurs en question.

BRD

réponse de : Boris Roman-Dubreucq (site web) le: 11/10/2006 23:11:17

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Soutenu en septembre 1999 à l'université Lille III - Charles de Gaulle, le thème de mon mémoire de maîtrise d'histoire contemporaine, est : "Le majorat de Pierre Mauroy (1973-1995) ou la tentation de l'histoire". Il contient deux tomes : le 1er tome est le texte du mémoire, le 2nd tome est constitué des annexes, et notamment de la retranscription des entretiens individuels. Bonne lecture...

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