Cérémonie d'incinération de mon gand-père, Léon Roman
Lundi 10 avril 2006, 16h00, crématorimu de Wattrelos
* Thème de la liste de Schindler (reprise)
LAISSE-MOI ME TAIRE (Hirsh Glik), poème lu par Marianne Farineaux, sa fille.
Laisse-moi, laisse-moi me taire,
Que cessent les mots.
Laisse-moi dire une prière
Tout bas, les yeux clos.
Nul ne peut, ni gardes en armes
Grille ou barbelés,
Nul ne peut interdire aux larmes
Tout bas de couler.
Pareils aux arbres de silence,
Vent, ne nous évite,
Mais qu’avec toi nos vœux s’élancent
Vers d’autres zéniths.
Va ton chemin, brise légère,
Va sans trop flâner
Pour porter à ma vieille mère
Mes tendres pensées.
Parmi les yeux de millions d’êtres,
Ceux de ma maman,
Tu sauras bien les reconnaître :
Ils sont différents.
Nul vent ne sèche la rosée
A ses yeux brûlants,
Elle pleure, martyrisée,
Son fils, dans un camp.
Va vite, vent, je lui envoie
Un signe d’amour,
Que ses yeux malades revoient
Son fils, de retour.
Et le vent murmure : est-ce un rire
Ou, secret, un pleur ?
De ma fin déjà, veut-il dire
Qu’ici sonne l’heure ?
Ecoute encore, vent, écoute,
Au cœur un sanglot.
Mais le vent a fui sur la route
Et plus un écho.
Maintenant laisse-moi me taire,
Que cessent les mots.
Laisse-moi dire une prière,
Tout bas, les yeux clos.
Discours de Boris Roman-Dubreucq, son petit-fils.
Chère famille, Chers amis, Cher Papi, Chère Myriam,
« J’étais à l’école rabbinique, mais ce n’était pas une école confessionnelle. J’étais le meilleur dans ma classe. J’aimais bien poser des questions embarrassantes à mon instituteur, alors que je savais déjà les réponses. Je donnais des cours à ceux qui étaient plus faibles et dont les parents étaient riches, pour me faire de l’argent. A 11 ans, à l’époque, il y a 70 ans, les garçons étaient déjà mûrs comme ceux de 25 ans d’aujourd’hui. Il fallait se débrouiller, on n’avait pas le choix.
Ma sœur Myriam avait de longs cheveux blonds et des tâches de rousseur, dont les autres enfants se moquaient. La première fois que j’ai gagné de l’argent avec mes leçons, je suis allé lui acheter de la crème. La crème c’était pour cacher ses tâches de rousseur. Ils ont grillé Myriam, elle avait 13 ans et demi. »
Ainsi me parlait Papi un dimanche de février, l’année dernière, au cours de l’une de ces conversations qu’on n’attend pas. On vient pour dire bonjour, parler de la pluie et du beau temps, et puis tout à coup, Myriam arrive, on ne sait pas comment.
Une autre fois, Papi m’a parlé de son cousin, qu’il prenait sur le guidon de son vélo pour se promener. Une autre fois encore, de cette femme à grosse poitrine qui a croisé sa colonne de déportés sortant de Birkenau, et qui regardait cette horde hagarde avec un regard méchant. « Savait-elle ce qui se passait ? osais-je demander à Papi ». Réponse définitive : « Et comment ! Elle ne pouvait pas ne pas savoir. Ce que je te dis, tu peux me croire, je l’ai vu de mes yeux, je ne l’ai pas lu dans des livres ! »
J’ai aussi la chance d’avoir vu avec Papi, Mamie et Marianne « La liste de Schindler » au cinéma. Après la séance, nous avons remonté lentement la rue de Béthune et nous sommes arrêtés au Paon d’Or pour boire un café. Il est difficile de parler après avoir vu ce film : « C’était pire que ça, a-t-il fini par lâcher ».
La mémoire de Papi était comme un puzzle : il en donnait une pièce de temps en temps, à l’un ou à l’autre. J’ai la chance d’en posséder quelques unes, et je vous les donne aujourd’hui.
Seule la mort transforme la vie en destin, a dit Malraux.
Aujourd’hui qu’il est mort, encore plus qu’hier quand il était vivant, nous mesurons l’impossibilité d’appréhender le destin de Papi. J’ai eu beau lire « Si c’est un homme », de Primo Lévi, qui raconte la vie quotidienne en camp. Rien n’y fait. Je n’arrive toujours pas à m’imaginer le voyage en train, les chiens, les haut-parleurs hurlant, cette main qui lui saisit l’avant-bras et lui tatoue le numéro B3032, la file des hommes et celle des femmes, le travail qui n’a jamais rendu libre.
Par un étrange phénomène, sentant la mort approcher, les hommes reviennent à leurs racines, qu’ils avaient parfois refoulées depuis des décennies. Ainsi Papi s’est-il remis à parler Yiddish dans la nuit de jeudi à vendredi. Et puis il est parti.
Je ne parle pas yiddish. Mais un jour, il y a de ça des années, j’ai acheté un disque de musique yiddish, et cette musique m’a parlé. Une chanson a particulièrement retenu mon attention, avec un violon qui disait toute la tendresse et la rage de la vie d’un juif comme celle de Papi.
Cette chanson s’appelle « Hulyet ! ». C’est une chanson populaire ashkénaze. Il m’arrive de penser que papi la fredonnait quand il était petit avec Myriam. C’est l’histoire d’un vieux monsieur qui regarde jouer ses petits-enfants et qui leur dit :
Hulyet !
Jouez, chers p’tits enfants
Le printemps, déjà, s’annonce…
O, mes chers enfants,
Comme je vous envie !
Hulyet, jouez, petits enfants,
Tant que vous êtes jeunes !
Car du printemps à l’hiver
Il n’y a qu’un saut de chat !
Jouez, chers petits enfants,
Ne perdez pas un instant !
Entraînez-moi aussi dans le jeu
Accordez-moi ce bonheur !
Hulyet…
Ne regardez pas mes cheveux gris
Ca gâcherait votre jeu…
Mon âme est encore jeune
Comme elle l’était bien des années auparavant
Hulyet…
Mon âme est encore jeune
Et se meurt de nostalgie
O, que ne donnerait-elle pas
Pour quitter ce vieux corps…
Hulyet…
Jouez, chers petits enfants
Ne perdez pas un instant !
Car le printemps déjà s’achève
Et avec lui le plus grand bonheur
Hulyet…
Papi a fait un long chemin de Pologne en France, il a fait un long, un si long chemin dans sa vie. Il a souhaité rejoindre les siens.
Alors puisqu’il faut le refaire, nous referons ce chemin, et nous irons à Auschwitz disperser ses cendres pour que Papi retrouve Myriam et ses tâches de rousseur, ses parents, tous les siens, tous les nôtres qui sont restés là-bas.
Une voix monte des fers, et parle des lendemains. Puisqu’il faut le refaire, oui, nous referons ce chemin.
La plus belle sépulture des morts, c’est la mémoire des vivants.
Cher Papi, notre mémoire sera ta plus belle sépulture.
* Hulyet !, chanson populaire yiddish
DANS UNE BIERE, poème lu par Marianne Farineaux, sa fille.
Etendu dans une bière
Comme en un habit de bois
Etendu,
Disons que c’est un vaisseau
Sur les vagues de l’orage,
Disons que c’est un berceau.
Au point
Où les corps se séparèrent
Du temps
Ma sœur, je t’appelle.
Mon cri tu l’entends
De loin.
Un frémissement dans la bière,
Un corps imprévu ?
Tu viens.
Je reconnais tes paupières
Ton souffle
Et ta lumière.
C’est le visage de l’ordre
Aujourd’hui là,
Demain là-bas,
Maintenant dans une bière
Comme en un habit de bois,
Triomphe encore ma parole.
* La danse du sabre, Khachaturian
Soutenu en septembre 1999 à l'université Lille III - Charles de Gaulle, le thème de mon mémoire de maîtrise d'histoire contemporaine, est : "Le majorat de Pierre Mauroy (1973-1995) ou la tentation de l'histoire". Il contient deux tomes : le 1er tome est le texte du mémoire, le 2nd tome est constitué des annexes, et notamment de la retranscription des entretiens individuels. Bonne lecture...
J'ai ressenti, très cher Boris, en lisant ton dernier article, (et je ressens encore à cet instant où j'écris ces mots) beaucoup d'émotion et aussi beaucoup d'espoir.
De l'émotion pour toi dont je devine le chagrin et que je partage, me souvenant à cette occasion des deuils qui m'ont accablé et pensant aussi à ceux, irrémédiables, qui demain nous anéantirons. Telle est notre humanité : être dans une chaîne sans fin mais qui perd ses maillons.
De l'espoir aussi disais-je. Pas de cet espoir qui nous fait vivre en nous disant "ça ira mieux demain" car celui-là nous fait mal vivre (Pascal ?) en reportant sans cesse le bonheur au lendemain, mais un espoir bien actuel, un espoir "désespéré" parce qu'en acte et en vérité.
Je ne connaissais pas bien Léon. Mais j'en garde quelques souvenirs bien précis. Un parmi d'autres : une rencontre toute fortuite dans une rue du Centre. Je le vois encore avec Mamie, tous les deux bras dessus, bras dessous, une belle fin d'après-midi d'un début de printemps. Nous nous sommes salués et avons échangé quelques mots. Les règles de la politesse exigent dans ces circonstances que le plus jeune s'inquiète de la santé des plus anciens. Manifestement, Mamie et Léon n'étaient pas du tout intéressés par ça. Non, ce qui les interessaient sur le moment, c'était de prendre connaissance de la santé de mes enfants, s'ils " poussaient " bien et si moi aussi, j'allais bien, si le boulot ça marchait... Il y avait beaucoup de sincérité dans les propos qu'ils m'adressaient, considérant que l'important ce n'était plus eux, mais ceux, proches et moins proches, qui leur succéderont. "C'est bien les enfants" ont-ils conclu avant de nous séparer. C'est alors que naturellement je les "bisait" trois fois avant de les voir s'éloigner, heureux de vivre, bras-dessus, bras dessous.
Alors, l'espoir ? oui, l'espoir. Léon est parti mais il est encore là bien vivant pour moi dans mon esprit par cette (petite et) belle leçon d'humanité qu'il m'a donné, avec mamie, par une belle fin d'après-midi d'un début printemps. Il y aura sans doute encore beaucoup de guerre, beaucoup d'Auschwitz, mais il y aura aussi beaucoup de Léon pour penser au-delà de soi.
Je parlais d'une chaîne sans fin mais qui perd ses maillons. Finalement, j'avais tort. C'est d'une chaîne qui perd ses maillons mais qui est sans fin dont il faut parler. Et entretenir.
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