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J'ai eu l'occasion de longs tête à tête avec Rosa Luxemburg ces derniers temps, suite à l'acquisition d'un de ses livres peu avant mon départ de Lille, du côté de chez Morel et de la
Vieille Bourse... Dans mes souvenirs de collégien, Rosa Luxemburg était indissociable de Karl Liebkencht, des Spartakistes de l'après Première Guerre Mondiale. J'ai toujours pensé qu'ils étaient
amants, parce que des révolutionnaires sans histoire d'amour, ce ne sont pas vraiment des révolutionnaires, vous en conviendrez.
La "chance" de Rosa - socialiste pur sucre (au sens "communiste" du terme) - si j'ose dire, c'est sans doute de n'avoir pas connu trop longtemps les évolutions de la Russie, devenue URSS
après la Révolution de 1917. On ne peut s'empêcher de faire de la politique fiction : qu'aurait-elle dit de Lénine, Staline, Trotski et de leur action ? Que dirait-elle aujourd'hui d'une
extrême gauche française qui compte pratiquement plus de tendances que de militants ? Aurait-elle appelé à voter Chirac ou à "faire barage à l'extrême droite" en 2002 ? Ca restera sans
réponse...
Néanmoins, ce n'est pas parce qu'elle n'est plus là qu'on ne peut pas discuter de sa pensée.
Rosa Luxemburg, c'est d'abord la défense de l'orthodoxie marxiste face aux tentations "opportunistes" d'une part (représentées par Bernstein notamment), anarchistes d'autre part. Par
"opportunistes", il faut comprendre les socialistes qui, en Allemagne du début du XXème siècle, participent à la vie démocratique et croient au réformisme comme moyen d'accomplissement du
socialisme sans qu'une Révolution violente soit forcément nécessaire. Pour elle, la démocratie n'est qu'un moyen, une étape, un entraînement qui permet l'éducation des masses vers la
révolution :
"La démocratie est nécessaire voire indispensable pour la classe ouvrière parce qu'elle crée les formes politiques (auto-administration, droit de vote, etc.) qui serviront au prolétariat de
tremplin et de soutien dans sa lutte pour la transformation révolutionnaire de la société bourgeoise."
On ne peut cependant que s'étonner de son incapacité à penser l'individu, qu'il soit ouvrier ou bourgeois. Car si les classes sociales existent, les individus aussi... Pour elle, appartenance
sociale et opinions sont indissociables. De ce point de vue, un bourgeois ne peut être qu'un traître ou un adversaire de la classe ouvrière. Pas sûr qu'avec un discours comme celui-là, avec
les classes moyennes, la gauche puisse un jour revenir au pouvoir.
Elle se fait donc fort de démonter l'argumentation bernsteinienne point par point. Or, force est de constater que Bernstein avait plutôt vu juste : la crise et la disparition du capitalisme,
annoncées par le marxisme scientifique, ne viennent pas. Et encore, à l'époque (début XXème), n'avait-on pas encore vécu l'expérience soviétique, nord-coréenne, chinoise ou cubaine... Bernstein
avait déjà analysé la capacité du capitalisme à s'adapter, à muter : multiplication des PME (et non pas seulement concentration des entreprises), développement du crédit, etc. On ne saurait lui
donner totalement tort aujourd'hui.
Idem pour la baisse tendancielle du taux de profit, antienne marxiste (en gros, plus ça avance, plus le capital se concentre mais moins il fait de profits : donc la crise est
inéluctable)
Pourtant, rendons à Rosa ce qui appartient à Rosa : c'est une réformiste dans ce sens qu'elle veut que la lutte aboutisse à l'amélioration de la situation des travailleurs jour après jour.
Dans mes prochains tête à tête avec elle : "dis-moi Rosa, c'est quoi la révolution ?", "l'infaillibilité pontificale et l'infaillibilité marxiste" et la grève dans tous ses états.
Good night, and good luck...
Soutenu en septembre 1999 à l'université Lille III - Charles de Gaulle, le thème de mon mémoire de maîtrise d'histoire contemporaine, est : "Le majorat de Pierre Mauroy (1973-1995) ou la tentation de l'histoire". Il contient deux tomes : le 1er tome est le texte du mémoire, le 2nd tome est constitué des annexes, et notamment de la retranscription des entretiens individuels. Bonne lecture...