Je retiens des leçons de mon ami Gilles Johanet que dans un monde où l'on ne voit pas plus loin que le bout de son nez (qu'on pense aux enfants de Don Quichotte, ou encore à Nicolas Hulot, à peine médiatisés, déjà presque oubliés...), il faut au contraire chercher à ne pas être myope, à élargir son regard dans le temps et dans l'espace pour vraiment comprendre qui nous sommes, pourquoi et où nous allons.

C'est à ce voyage fascinant que nous invite Jacques Attali, dans son dernier livre (il en a commis près de 40) : "une brève histoire de l'avenir". Un livre dense, ambitieux, intelligent et qui rend intelligent ! Attali joue avec l'histoire et pose des concepts pour raconter le monde de façon simple mais néanmoins brillante. Il dessine un sens à l'histoire, comme Marx s'y est aussi essayé.
On pourrait le croire fou ou prétentieux. En effet, comment prétendre imaginer l'avenir de 2100 alors qu'il suffirait qu'un fou presse demain le bouton nucléaire pour que la civilisation disparaisse aussitôt... Attali fait donc le pari que ça n'arrivera pas !
Dans une première partie, il se propose de faire l'histoire de l'ordre marchand. Qu'est-ce que l'ordre marchand ? C'est le double phénomène alliant économie de marché et démocratie (et violence aussi...).
D'après lui, cet ordre marchand a eu 9 coeurs successifs, depuis Bruges (1200-1350), Venise (1350-1500), Anvers (1500-1560), Gênes (1560-1620), Amsterdam (1620-1788), Londres (1788-1890), Boston (1890-1929), New-York (1929-1980) jusqu'à Los Angeles (1980- ?).
Ces coeurs ont chacun rassemblé, à un moment de l'histoire, le meilleur de classe créative : ingénieurs, philosophes, banquiers, ... Géographiquement, ils étaient situés près d'un grand port, avec un arrière-pays agricole permettant un approvisionnement facile. Remarque : la France n'a jamais été un coeur de l'ordre marchand, ayant laissé passé sa chance à de nombreuses reprises, notamment parce qu'elle a été incapable de se doter d'une marine suffisamment puissante pour s'assurer du contrôle des mers.
Donc, dans votre prochain dîner en ville, si l'on vous demande quel est aujourd'hui le coeur du monde, répondez simplement : "Los Angeles, évidemment !" (vous pouvez aussi dire "L.A.", avec l'accent, naturellement...). Vous pouvez ajouter que les prémices du déclin de L.A. sont déjà là, et qu'un prochain coeur viendra prendre sa place d'ici un quart de siècle...
Parmi les innombrables réflexions et anecdotes de ce livre, deux m'ont particulièrement marqué :
* la première est une devinette : qu'est-ce qui a rendu possible la construction de buildings ? Autrement dit, qu'est-ce qui fait qu'il n'y aurait pas eu de buildings possibles au Moyen-Age ? Réponse : l'électricité, et par là même l'ascenseur. Puissant.
* deuxième anecdote : Attali rend la pile électrique et le transistor en partie responsables de la libération de moeurs outre-Atlantique, puis en Europe. En effet, pile électrique + transisor = booms. Les jeunes ont réussi par ce biais à échapper au contrôle social des adultes lors des traditionnels bals populaires. Il fallait y penser...
La deuxième partie est consacrée aux prévisions d'Attali. 3 périodes devraient se succéder : l'hyper-empire, l'hyper-conflit, et enfin (si on arrive jusque là) l'hyper-démocratie. Outre les aspects socio-politiques, il imagine les grandes mutations technologiques qui vont avoir lieu (ex : la gratuité totale de la musique, seuls les concerts restant payant).
La dernière partie, la plus d'actualité, dresse le tableau de la France dans ce contexte général à la veille de la présidentielle. Et force est de constater que ce n'est pas reluisant : la France, malgré des atouts de poids, travaille moins que les autres, a une productivité forte mais qui baisse tendantiellement, fait face à une baisse des parts de marché mondial, ou encore à une dette qui hypothèque fortement nos chances... Un appel au sursaut et au courage qui n'a pas beaucoup de chances d'être entendu... A moins que...Ségolène ?
Good night, and good luck !

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